PARAGUAY


PARAGUAY
PARAGUAY

Le Paraguay est avec la Bolivie l’un des deux pays continentaux de l’Amérique du Sud; son isolement géographique a beaucoup marqué son histoire. Avec une population de 4 500 000 habitants pour une superficie de 406 750 km2, ce pays présente la plus faible densité démographique du continent. Le mélange de sang espagnol et indien qui eut lieu dès le début de la conquête fait que la population, inégalement distribuée sur le territoire, est dans sa grande majorité métisse. Malgré la disparition presque totale du peuplement indien en tant qu’élément pur, il est remarquable de constater la survivance du guarani, langue aborigène devenue langue nationale populaire et officielle, cas unique en Amérique latine.

L’histoire du pays est riche d’événements saillants: peu après sa découverte par Alejo García, en 1524, les métis furent légitimés et intégrés dans la société coloniale, contrairement à ce qui se passa dans le reste de l’Amérique; la révolution des comuneros – soulèvement populaire qui se prolongea pendant dix-huit ans – avança d’audacieuses idées d’émancipation au début du XVIIe siècle; l’instauration du «royaume de Dieu sur la terre» – les réductions guarani des Jésuites – fut une expérience sociale exceptionnelle vécue par la population indienne pendant plus d’un siècle et demi (de 1609 à 1767); la dictature absolue de José Gaspar Rodríguez de Francia (1814-1840) isola ensuite le pays de tout contact avec l’étranger; enfin, au XIXe siècle, une guerre d’extermination lui opposa trois nations alliées, et, au XXe, un deuxième conflit lui valut encore trois ans de graves difficultés.

Le Paraguay présente encore une structure économique faiblement développée, bien que son intégration dans le Mercosur doive lui assurer une croissance basée sur ses ressources hydroélectriques, qui permettront l’expansion de ses activités traditionnelles: l’agriculture et l’élevage. Le déséquilibre social provenait de l’existence des grands latifundia et d’une oligarchie enrichie par le commerce et la contrebande.

L’après-guerre du Chaco, en 1936, installe au pouvoir le militarisme autoritaire, mais c’est seulement avec l’arrivée du général Alfredo Stroessner, en 1954, à la faveur d’un coup d’État, que ce système se transforme en un État totalitaire et prébendier. Le tout-puissant chef d’État providentiel devient alors la partie émergée du pacte entre l’armée et le parti Colorado, l’une des forces traditionnelles du pays.

La Constitution nationale antérieure établissait la division des pouvoirs. Or le titulaire de l’exécutif nommait le président de la Cour suprême de justice, ainsi que les juges et les autres membres du pouvoir judiciaire. Il en allait de même dans le domaine législatif, le président de la République ayant la possibilité de dissoudre les deux chambres sans aucune justification et de légiférer par décrets. Le Conseil d’État avait un rôle seulement consultatif. Ses membres étaient nommés directement par le président de la République, cette institution étant une réminiscence du corporatisme fasciste.

Les forces armées étaient les réels dépositaires du pouvoir.

D’une part, le parti Colorado fonctionnait comme une machine politique capable de générer l’«appui populaire» à travers un système clientéliste à base de prébendes. D’autre part, l’appartenance au Parti était obligatoire pour avoir un poste dans la fonction publique – et même souvent dans le privé –, ainsi que pour postuler une place à l’école militaire ou à l’école de police. Le puissant Parti officiel bénéficiait des prélèvements de 3 p. 100 effectués automatiquement par le ministère des Finances sur les traitements des fonctionnaires.

En outre, la répression, exercée par les forces policières, para-policières, militaires et para-militaires, avait pour objectif non seulement de désarticuler toute manifestation hostile au régime, mais aussi de décourager toute velléité d’opposition par l’application de châtiments exemplaires.

Avec la répression, le régime totalitaire s’appuyait – et c’est peut-être là son principal atout – sur la corruption généralisée. Dans la pratique, celle-ci supposait la distribution de prébendes et toutes sortes de trafics illégaux, comme des remises faites aux inconditionnels. C’est ainsi que le Paraguay s’est transformé, depuis le milieu des années 1970, en l’un des principaux centres du trafic de drogue, en refuge pour les grands escrocs venus de tous les horizons et donc en point de rencontre de la pègre internationale.

Malgré la réussite du système à transformer la société paraguayenne en une société captive, à faire de Stroessner le dictateur au règne le plus long de l’histoire de l’Amérique latine, le régime a commencé à se détériorer à partir des années 1980, alors que l’on assistait, parallèlement à la montée de la société civile, à la recherche de sa libération.

L’année 1989 marque la fin de ce processus de dégradation avec le renversement du dictateur. Un soulèvement militaire, les 2 et 3 février, largement soutenu par le peuple, a fait tomber le régime, sans qu’aucune unité de l’armée ne réagisse. Le chef de la rébellion était le général Andrés Rodriguez, deuxième homme fort du pouvoir et lié à Stroessner par des rapports de parenté. Les mesures annoncées lors des premières déclarations du nouveau président provisoire, le général Rodriguez, ont été mises en œuvre: démocratisation de la société, retour à l’État de droit, respect des droits de l’homme, établissement d’un calendrier électoral, dont la convocation d’une Assemblée constituante.

À la fin de son mandat, l’élection présidentielle qui a lieu le 9 mai 1993 a donné la victoire à Juan Carlos Wasmosy, premier civil au pouvoir depuis quarante ans.

Le 15 août de la même année, il a pris ses fonctions selon le processus juridique figurant dans la nouvelle Constitution, votée le 20 juin 1992.

La terre et les hommes

Le Paraguay, pris en tenailles entre deux puissants voisins, le Brésil et l’Argentine, a également une frontière commune avec la Bolivie. Il est divisé en deux zones bien différenciées, séparées par le cours du fleuve Paraguay. La partie orientale – où vit 95 p. 100 de la population sur 159 752 km2 – est bien irriguée, fertile, boisée, de climat tempéré (la moyenne oscille entre 21 et 24 0C) et reçoit des pluies fréquentes, bien que d’inégale distribution. Cette zone, grâce à ses conditions climatiques et à la nature de son sol, fournit l’essentiel de la production nationale. Elle comprend une plaine ondulée, dont la hauteur moyenne varie entre 50 et 250 mètres au-dessus du niveau de la mer; des vallées fertiles alternent avec des zones de bois touffus, des chaînes de petites cordillères et des collines isolées, qui ne dépassent pas 850 mètres d’altitude. Le fleuve Paraguay – principale route économique – et le Paraná délimitent la région orientale, et avec leurs affluents l’irriguent abondamment.

La région occidentale, plus connue sous le nom de Chaco, couvre une superficie de 247 000 km2 où la densité démographique est de un habitant par kilomètre carré (contre 11 dans la partie orientale et 9 dans l’ensemble du pays). Sur cette vaste plaine alluviale, piémont des Andes, alternent les zones sèches et sablonneuses et les zones argileuses où prédomine la brousse. Pourtant, il existe d’immenses prairies consacrées à l’élevage. L’exploitation industrielle du quebracho, arbre riche en tanin, constituait une autre ressource économique. De récentes prospections ont révélé l’existence de gisements pétroliers importants. Le climat est moins clément que dans la région orientale; la température moyenne y est plus élevée (25 0C), allant de – 5 0C à + 43 0C.

La région occidentale est le domaine des grands latifundia: estancias, exploitations de tanin, concessions pétrolières et quelques florissantes colonies agricoles des communautés mennonites. Dans la région orientale, les latifundia appartiennent aux compagnies qui exploitent l’herbe maté, le coton, le soja, le bois, ou, pour les estancias, à de grands propriétaires fonciers. D’autre part, c’est dans cette région orientale que se trouvent les centres urbains importants, Asunción, la capitale, qui abrite environ un demi-million d’habitants, et des villes telles que Caaguazu, Ciudad del Este, Encarnacion, Coaguazu, Coronel Oviedo, Pedro Juan Caballero.

La population du pays est ethniquement parlant assez homogène, grâce au processus de métissage, déjà évoqué. Bien que la langue aborigène – le guarani – ait survécu, la population indigène ne dépasse pas le chiffre de 100 000, dont 18 000 Guaranis. Il existe dans le pays des colonies allemandes, italiennes et japonaises, mais, d’une manière générale, l’apport des immigrants n’a que peu d’incidence sur la population. L’indice de croissance démographique du pays est élevé, 3,2 p. 100 par an depuis 1965, ce qui implique qu’entre 1965 et 1970 l’excédent des naissances sur les décès dépassa le million d’habitants.

Les langues officielles sont l’espagnol et le guarani, la langue populaire. Dans la Constitution de 1967, le guarani a été reconnu langue nationale et, dans celle de 1992, il est devenu langue officielle au même titre que l’espagnol (art. 140), cas unique en Amérique latine. En conséquence, en vertu de l’article 77, l’initiation scolaire des élèves s’effectue dans leur langue maternelle.

Autocratie et nationalisme

L’isolement géographique de la ville d’Asunción à l’intérieur du continent (fondée en 1537, elle avait pour devise «le lieu de refuge et de repos»), dans une région dépourvue de métaux précieux, obligea le conquérant à s’établir comme colon. Il utilisa la main-d’œuvre locale, les Guaranis, et en particulier les femmes, cultivatrices et fileuses. Le rapide métissage de l’ancienne population paraguayenne contribua à la naissance d’un sentiment d’identité régionale-nationale, ce qui fut facilité par la survivance de la langue guarani. L’expérience des jésuites et d’autres ordres religieux, au pouvoir autocratique, renforça le tempérament indépendantiste des masses paraguayennes. Aussi l’indépendance nationale fut-elle obtenue, en 1811, d’une façon pour ainsi dire naturelle, comme affirmation de l’identité nationale non seulement face à l’Espagne, mais aussi face à Buenos Aires, capitale de la vice-royauté de Río de la Plata, à laquelle appartenait la province du Paraguay.

Dès l’ébauche des premiers mouvements en faveur de l’émancipation se détacha la figure de Rodríguez de Francia qui, en 1814, réussit à se faire nommer dictateur à titre temporaire, puis, en 1817, dictateur à vie. Jusqu’en 1840, année de sa mort, Francia gouverna le pays en autocrate. Ce personnage bizarre, aux aspects contradictoires, se comporta d’une part en obscurantiste en fermant le pays et en lui imposant des restrictions dans le domaine culturel, d’autre part en défenseur fanatique de l’indépendance politique et économique, en mystique du bien public. D’une honnêteté absolue, qualité rare chez les caudillos latino-américains de l’époque, son plus grand désir fut d’assurer au pays une autonomie totale. L’isolement rigoureux auquel il le soumit d’une part lui permit de mener à bien sa politique face aux autres pays et de le libérer de l’emprise colonialiste, principalement celle de l’Angleterre qui, à cette époque, régnait sur les pays du Río de la Plata, d’autre part favorisa une économie apte à satisfaire les besoins de la consommation intérieure. Coupé du reste du monde, le Paraguay se suffit à lui-même.

Cette situation d’indépendance économique au sein d’un système autocratique continua sous le gouvernement de Carlos Antonio López. Contrairement à son prédécesseur, López fut un civilisateur, un despote éclairé, qui ouvrit le pays au monde extérieur. Il engagea des techniciens étrangers, envoya des boursiers en Europe, développa l’industrie, intensifia le commerce, créa une flotte marchande et le premier réseau ferroviaire d’Amérique du Sud.

Guerre d’extermination et reconstruction

À sa mort, son fils aîné, le général Francisco Solano López, lui succéda à la présidence de la République (1862). De nature impulsive, il ne ménagea pas ses puissants voisins, désireux de voir disparaître ce petit pays dont la farouche volonté d’indépendance constituait une gêne constante. Promu maréchal, il apparaît – par erreur historique – comme l’initiateur de la guerre de la triple alliance que soutint le Paraguay contre trois puissances voisines: l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay. Cette guerre d’extermination dura cinq ans, de 1864 à 1870, et ne prit fin qu’avec la mort du maréchal López et, pour ainsi dire, celle du pays: 65 p. 100 de la population fut exterminée, dont 85 p. 100 des hommes. Le Paraguay ne dut la sauvegarde de son existence qu’à la rivalité qui s’instaura au moment du partage entre les deux principales puissances alliées.

La reconstruction du pays fut très difficile, d’autant plus qu’au début il était occupé par l’armée brésilienne. En 1870 fut promulguée la première Constitution, de type libéral, qui servit de cadre, fréquemment transgressé, à une vie politique mouvementée, jalonnée de coups d’État et marquée par un défilé de personnalités à la tête du gouvernement. C’est en 1887 que furent fondés les deux partis politiques qui pendant longtemps canalisèrent à eux seuls toute l’activité publique: les partis libéral et national républicain (ou Colorado). Tous deux d’orientation libérale au sens qu’a ce mot au XIXe siècle, ils ne se différencient que par des nuances: une plus grande ouverture aux droits de l’individu chez le premier, une exaltation des valeurs autochtones chez le second.

Depuis la fin de la guerre jusqu’en 1904, le Paraguay vécut sous l’hégémonie du parti Colorado. Puis, en 1904, une guerre civile instaura le régime libéral, qui ne changea pas essentiellement la situation; il souffrit à son tour de dissensions internes qui donnèrent lieu à des mesures de force et à des périodes successives d’anarchie. Le vote à bulletin secret fut instauré en 1917. Entre 1923 et 1930, le pays va vivre un moment de stabilité politique et de démocratie grâce aux réformes menées par Eligio Ayala.

Mais, dès 1928, on assista à des troubles politiques internes et à des occupations de forts dans le Chaco (interventions tantôt boliviennes, tantôt paraguayennes), présageant la guerre qui se déclencha entre les deux pays en 1932.

Guerre du Chaco et régimes militaires

Une vieille querelle de frontières est à l’origine de l’affrontement, mais celui-ci n’eut lieu qu’au moment où deux compagnies internationales entrèrent en compétition pour l’exploitation de gisements pétrolifères situés dans le territoire disputé. Il en résulta trois années de guerre, 80 000 à 100 000 morts pour les deux camps et une campagne militaire, victorieuse pour le Paraguay avant que l’armistice ne soit conclu en 1935. En 1938, le traité de paix accorda au Paraguay 120 000 km2 de plus que la superficie du territoire qu’il occupait au début des hostilités.

La guerre, dite guerre du Chaco, eut l’effet d’un cataclysme social qui secoua profondément le pays. Sur le plan politique, un mouvement militaire se produisit en février 1936, regroupant les anciens combattants sous la direction du colonel Rafael Franco et qui mit ainsi un terme à l’hégémonie des gouvernements libéraux: ce mouvement rassemblait des tendances diverses – depuis la gauche jusqu’aux pro-nazis – et donna naissance au parti révolutionnaire Febrerista, de tendance social-démocrate. C’est de cette époque que date l’influence accrue de l’armée sur la vie politique. En effet, un autre coup de force militaire fit tomber Franco.

Après une période intérimaire, le général José Félix Estigarribia, chef de l’armée durant la guerre du Chaco, fut élu président. Il eut le temps d’édicter une Constitution de type totalitaire (1940), puis mourut peu de temps après dans un «accident» d’avion. Son ministre de la Guerre, le général Higinio Morinigo, lui succéda, instaurant une dictature militaire fondée sur des mesures répressives telles que la dissolution des partis politiques, la persécution policière et l’exil des principaux chefs d’opposition.

En 1947, un soulèvement populaire unit les partis libéral, Febrerista et communiste (fondé en 1928) aux jeunes officiers de l’armée. Une partie de l’armée (20 p. 100), rejointe par les milices du parti Colorado, appuya le général Morinigo et triompha, sept mois après le début de la guerre civile, grâce à l’intervention du président argentin Juan Domingo Perón. La persécution qui suivit entraîna une émigration massive, tandis que régnait l’anarchie à l’intérieur: six présidents – colorados et militaires – se succédèrent en quatorze mois. À partir de 1947 s’instaura une discrimination poussée dans l’armée, la police et la fonction publique: pour y entrer, il fallait appartenir au parti Colorado. Néanmoins, c’est l’armée qui détient les rênes du pouvoir.

L’autocratie militaire atteint son apogée avec l’instauration, en 1954, de la dictature du général Alfredo Stroessner, bien que l’État totalitaire ne soit pas encore édifié. Cet objectif ne sera atteint qu’au bout de nombreuses étapes: de 1954 à 1962, il cherchera à asseoir son pouvoir. Comme un bon joueur d’échecs, il épurera les forces armées de tous les chefs susceptibles de rivaliser avec lui, nommera à leur place des officiers qui lui soient absolument dévoués et, qui plus est, mettra en place un nouveau système de prébendes de l’État destinées aux nouveaux chefs et officiers supérieurs, groupe auquel il intégrera petit à petit la direction du parti Colorado qui, lui-même, subira de nombreuses purges. En 1958, il neutralise le mouvement ouvrier, regroupé dans la Confédération des travailleurs du Paraguay (C.P.T.), l’une des organisations les plus puissantes à l’époque, en modifiant complètement la structure de ses instances dirigeantes. Dès lors, le général-président sera appelé par cette centrale «premier travailleur de la République». En 1959, c’est au tour du mouvement étudiant d’être entièrement écrasé, par intervention directe de l’État, alors qu’au même moment se consomme la défaite du dernier bastion démocratique du parti Colorado. De 1960 à 1962, on assiste à la défaite du mouvement guérillero et du mouvement paysan.

La nouvelle structuration des piliers fondamentaux du gouvernement et les défaites successives du mouvement social et populaire renforcent considérablement le pouvoir dictatorial et rendent possible l’avènement d’une nouvelle période, appelée «démocratisation par étapes», qui permettra une sorte de légalisation de certains partis d’opposition et l’instauration de politiques tendant à structurer une nouvelle base sociale inféodée au gouvernement. Il ne faut pas oublier que la nouvelle politique nord-américaine de l’«Alliance pour le progrès» oblige les gouvernements sud-américains à pratiquer une politique «d’ouverture démocratique» s’ils veulent bénéficier de ce projet.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’instauration de la «politique agraire nationaliste du général Stroessner», qui se propose de distribuer des terres domaniales à des paysans presque exclusivement «colorados». De fait, la politique agraire permet au gouvernement de régler le problème de zones où le contraste entre grandes et petites propriétés était très marqué. En outre, elle permet d’étendre le système dans des régions éloignées et dépeuplées en distribuant de grandes propriétés aux chefs de l’armée, qui serviront de rempart contre les réclamations des paysans. Les militaires, à la différence des paysans, obtiennent très facilement des prêts d’État. Le plan mis en place pour le blé et le soja a créé une caste de magnats exploitant des paysans très pauvres qui avaient été dits bénéficiaires de la réforme agraire.

Malgré cela, la réforme agraire a suscité chez les paysans l’espoir d’être propriétaires et a ainsi assuré au gouvernement une aura populiste et la constitution d’une clientèle électorale. Le régime a renforcé son contrôle sur la société civile, soutenu par les organisations de base du parti Colorado.

Les crédits de l’Alliance pour le progrès ont permis la construction de voies de communication, et celles-ci ont favorisé une intégration plus complète du territoire national. Sur ces bases, dans les années 1970, le système totalitaire a atteint son apogée.

En 1967, le général-président fait voter une nouvelle Constitution. Le fonctionnement des Chambres, qui comptent des membres de l’opposition complaisante, ne représente aucune menace pour le pouvoir. Les quelque trente ans de dictature et de persécution ininterrompues et un état de siège permanent ont réduit l’opposition à sa plus simple expression. L’unique élément nouveau dans le rapport des forces tient à la position de l’Église qui depuis 1969 a rompu ouvertement avec le régime et s’est prononcée en faveur du respect des droits de l’homme et de la justice sociale.

Une économie sous-développée et dépendante

Malgré l’importance de l’aide internationale, acheminée généralement par l’Alliance pour le progrès, l’économie se maintient à un niveau stationnaire et cumule les retards dus surtout aux mesures gouvernementales, comme la réforme agraire, appliquées afin de renforcer le pouvoir par la corruption étatique. Une information du secrétariat technique de planification, en 1970, caractérisait l’économie paraguayenne comme «une structure socio-économique qui favorise la rigidité des facteurs dans le champ productif et social», dans laquelle existe une grande participation des secteurs primaires, «où la productivité est moindre, avec un pouvoir de capitalisation réduit, une technologie rudimentaire et peu de qualification de la main-d’œuvre...». La contradiction fondamentale qui stoppait toute évolution agraire était la concentration de la propriété de la terre: 52 p. 100 de la terre étaient entre les mains de 145 propriétaires; 85 p. 100 des terres productives appartenaient à 853 exploitants; le reste, 20 p. 100, était réparti entre 150 000 familles. Seuls 1,7 p. 100 de la superficie totale du pays et 19 p. 100 des terres cultivables étaient utilisés.

L’élevage du bétail, essentiellement extensif, est un exemple typique de la structure oligarchique du pays. L’exploitation forestière est irrationnelle et une partie très importante du bois est exportée à l’état brut.

Quant à la production industrielle, le Paraguay n’est pas encore arrivé à utiliser toutes ses possibilités, surtout en tenant compte de l’accroissement de ses ressources énergétiques et de l’augmentation du marché que représente le Mercosur.

L’activité des secteurs improductifs, comme le commerce et la banque, devient de plus en plus importante. Mais la contrebande, qui était la plus prospère des activités sous la dictature, n’a pas pu être encore complètement éradiquée, malgré la campagne systématique de la presse, ce qui reflète les carences dans les instances de la justice.

L’économie est en grande partie soutenue par l’aide que le gouvernement des États-Unis accorde au Paraguay, soit directement par les prêts officiels, soit à travers certains organismes parallèles, tels que la Banque interaméricaine de développement; elle bénéficie également de l’investissement privé, qui jouit de considérables exemptions d’impôts.

Il faut signaler que la situation de dépendance du pays ne se réduit pas à la seule présence nord-américaine, mais aussi à celle de ses puissants voisins, Brésil et Argentine, qui en leur nom propre ou en tant que délégués des États-Unis exercent un fort contrôle sur l’économie du pays.

La pénétration des capitaux privés fut amorcée par l’Argentine et le Brésil, après la guerre de 1870 (bétail, tanin, herbe maté, cuir, café, etc.). Les facilités fiscales sont nombreuses ainsi que la possibilité de réexporter non seulement les bénéfices mais, aussi le capital d’investissement.

Les années folles: modernisation, «développement vers l’extérieur» et emprise des capitaux étrangers

Le style de «développement» mis en place officiellement depuis le début des années 1970 était orienté autour de deux axes: d’une part, une politique d’augmentation des exportations agricoles devant procurer les devises nécessaires aux importations, d’autre part, l’obtention d’investissements privés étrangers. À la fin de cette décennie, l’application de cette politique n’avait donné aucun des résultats escomptés. La moyenne du taux de croissance réelle ne fut ces années-là que de 1,18 p. 100. En 1969, la grave crise que connut le pays fut telle que, selon un rapport du Fonds monétaire international, les réserves de la Banque centrale du Paraguay pour l’année couvraient moins d’un mois d’importations. Le bilan n’était guère meilleur pour les investissements étrangers. Malgré les efforts du pouvoir central pour attirer les capitaux étrangers, à l’aide de lois on ne peut plus libérales, ceux-ci n’affluèrent pas et ne permirent donc pas de moderniser le pays.

En revanche, dans les années 1970, divers processus, telles la crise énergétique mondiale et la pénurie alimentaire, offrent au Paraguay certains avantages comparatifs: un énorme potentiel hydroélectrique et de grandes étendues de terres riches pour l’agriculture. À ces avantages s’ajoutent des conditions extrêmement favorables aux investissements étrangers. La loi exonère les détenteurs de capitaux étrangers des impôts présents ou futurs et les laisse entièrement libres d’utiliser les bénéfices réalisés sur place. En même temps est édicté un «statut ouvrier», aux relents fascistes, réduisant brutalement tous les droits des travailleurs.

Deux barrages (Acaray I et Acaray II) sont construits à l’aide de financements extérieurs.

En 1973, le Paraguay signe avec le Brésil le traité d’Itaipú, pour la construction d’un gigantesque barrage hydroélectrique (le plus grand du monde). Peu de temps après, des traités sont signés avec l’Argentine pour la construction en commun d’autres grands barrages hydroélectriques: Yacy Retä-Apipé et Corpus. Le barrage de Yasyreta a été inauguré le 2 septembre 1994. La première turbine a commencé à fonctionner, produisant 135 mégawattheures. Les 19 autres entreront en activité tous les 76 jours, jusqu’à atteindre la puissance totale du barrage en 1998. Ces travaux d’infrastructure sont à l’origine, depuis 1973, de l’afflux massif de capitaux étrangers, et les exploitations agro-industrielles remplacent les anciens latifundia. Cette modernisation provoque un décuplement du prix des terres qui aggrave encore la situation des paysans. La mise en place du «développement tourné vers l’extérieur» amène à une intensification de la culture du coton et du soja qui, depuis 1972, sont les produits qui ont le plus de poids dans les exportations. Les cultures de rente, celle du coton surtout (dont la surface cultivée a triplé entre 1975 et 1979), remplacent l’économie vivrière paysanne, introduisant ainsi chez les paysans la nécessité d’activités commerciales pour satisfaire leur propre consommation. Ce processus dégrade encore les conditions de vie – déjà difficiles – du travailleur agricole.

L’économie connaît une phase d’expansion, le taux de croissance de la production atteint 9 p. 100 par an et, si l’on prend les années 1977-1980, 13 p. 100. On parle du «miracle économique paraguayen». Mais ces résultats inouïs, dus notamment aux rentrées de devises destinées à la construction du barrage d’Itaipú, n’ont pas bénéficié à un programme de développement industriel, mais ont alimenté les dépenses exagérées accompagnant la constitution d’une classe de nouveaux riches. La nouvelle oligarchie étale un luxe tapageur, transformant «son» Asunción en pièce montée d’architecture combinant le style hollywoodien et celui de Miami.

La dépendance accrue: Itaipú

L’histoire récente du Paraguay est marquée par le barrage d’Itaipú, construit en commun avec le Brésil sur le fleuve Paraná. À partir de 1984, année de son entrée en fonctionnement, ce barrage, «le plus grand du monde», produit 12 600 000 kilowatts. Le traité qui a fixé les principes de sa construction, signé en 1973, établit l’égalité des parties contractantes. Mais, comme le principal bailleur de fonds est le Brésil – en tant que garant des prêts internationaux –, le Paraguay figure comme le pays qui bénéficie «sans rien apporter». Illusion qui fait partie de l’opération léonine montée par son puissant voisin, principal bénéficiaire de l’entreprise binationale. Ainsi, le Paraguay doit rembourser sa part du coût, augmentée des intérêts élevés, multipliant par huit la dette à payer. À cela s’ajoute le problème de la vente de l’énergie. Une clause du traité établit que l’énergie non utilisée par l’une des parties doit être vendue, obligatoirement et exclusivement, au partenaire. Comme, au Paraguay, il n’existe pas d’infrastructure industrielle qui permette une grande consommation électrique, ce pays paiera l’industrialisation d’une grande partie du Brésil, puisque le prix de vente de l’énergie fixé par l’accord n’atteint pas 1 p. 100 de la valeur réelle, d’après les calculs des spécialistes.

La plus grave conséquence de ce traité pour le Paraguay est l’occupation d’une large frange de son territoire frontalier avec le Brésil par près de quatre cent mille colons brésiliens. La clause du statut agraire interdisant la vente de terres à des personnes ou des entités étrangères dans des zones frontalières a été abolie de manière suspecte en 1967. L’installation de grands établissements agraires (plantations de café, exploitations forestières) ou d’entreprises diverses (construction, sidérurgie), venues du Brésil dans la région, renforce la situation de dépendance croissante du Paraguay, d’autant que l’ouverture de succursales de banques à capitaux brésiliens – chargées de financer l’implantation – se fait à un rythme intensif à l’ombre des avantages fiscaux octroyés.

L’occupation de la zone frontalière entraîne une autre conséquence néfaste pour le Paraguay: on n’y parle plus que le portugais (éducation, télévision, radio, journaux), et la monnaie qui circule est le cruzeiro. Si l’on tient compte de la clause du traité autorisant l’armée brésilienne à intervenir sur le territoire paraguayen, «afin de protéger le barrage», on mesure la portée de la domination brésilienne et le degré de renoncement à la souveraineté du gouvernement de Stroessner. Mais cette dépendance n’est pas la seule. L’emprise américaine est toujours présente et s’exerce souvent par Brésil interposé. En décembre 1975, le gouvernement paraguayen a signé un contrat avec l’Anschutz Corporation, en vertu duquel cette compagnie américaine se voit conférer l’exclusivité de l’exploration et de l’exploitation des «minerais métalliques et non métalliques, minerais radioactifs, minerais fossiles énergétiques et minerais précieux et semi-précieux». Le contrat peut avoir une durée de quarante-neuf années, par reconductions successives sur simple demande de l’Anschutz, laquelle bénéficie de multiples exemptions fiscales. Les royalties versées au Paraguay sont minimes: moins de 10 p. 100 des bénéfices nets. La concession s’étend sur 160 000 km2, couvrant la totalité de la région orientale du pays. Étant donné les changements politiques intervenus dans les deux pays, la renégociation du traité d’Itaipú est de plus en plus à l’ordre du jour.

Les droits de l’homme et les manifestations des dissensions

L’un des principaux piliers du succès du régime totalitaire paraguayen a été sa capacité à accaparer littéralement la société civile à travers le parti Colorado. C’était un mécanisme complexe de quadrillage politique de la société civile, organisé sur un schéma hiérarchique. Les sections du parti fonctionnaient comme des forces para-policières répressives et comme des organismes de dénonciation. La loi du plus fort régissait les relations entre les citoyens: les droits civiques du citoyen étaient systématiquement violés. Toute manifestation de désaccord avec le régime ou les chefs locaux était réprimée de manière exemplaire. Le fonctionnement de ce système était renforcé par une autre méthode: des mesures répressives violentes et répétées, qui pouvaient durer des mois, des semaines, des jours ou une heure. On peut citer un exemple de cette forme de terreur entre 1973 et 1976. En novembre 1973, sous prétexte de la découverte d’un complot contre la vie du chef de l’État, pendant deux mois des militants d’organisations politiques et étudiantes furent arrêtés et torturés, certains assassinés, dans la capitale. En février 1974 débute une autre vague répressive dont l’ampleur couvrira presque tout le pays. Plus de 800 communautés paysannes, la plupart sous la direction de l’Église, avaient constitué des coopératives fondées sur les anciennes traditions guarani d’aide mutuelle. Ces «ligues agraires» furent attaquées et mises à sac. Le bilan se solda par des dizaines de villages brûlés, des milliers de paysans, des femmes et des enfants arrêtés et torturés. À la fin de 1975 et en avril 1976, la vague répressive atteignit son paroxysme lorsque la violence se déchaîna sur deux organisations clandestines, le Parti communiste et l’Organisation politico-militaire (O.P.M.). Il y eut alors assassinats, tortures, emprisonnements et ratissage de quartiers entiers par les forces policières et militaires.

À cette époque, en raison de la surpopulation des prisons destinées aux politiques, le gouvernement créa un camp de concentration: Emboscada (embuscade). Ces violences se répercutèrent au niveau international, et les organisations internationales de défense des droits de l’homme et de solidarité ne cessèrent de multiplier les condamnations. L’image de la «démocratie paraguayenne» s’en trouva encore plus atteinte. En même temps, la politique fondée sur les droits de l’homme du président Carter exerçait une pression inouïe sur le gouvernement paraguayen. Ce dernier, sachant par expérience que sa survie dépendait en grande partie de l’appui américain, libéra plus de 600 prisonniers politiques, dont certains avaient enduré plus de vingt années de prison. Dans le même sens, et afin d’améliorer son image, le gouvernement ferma le camp de concentration d’Emboscada. Mais ces manœuvres imposées par la conjoncture n’ont rien changé à la situation politique réelle du pays, et même si les mesures répressives se sont faites plus subtiles, plus raffinées et ponctuelles, elles ont été de fait plus efficaces.

Malgré le déséquilibre des rapports de forces aux agissements arbitraires et brutaux de la répression dictatoriale correspondent, dans les années sombres, les manifestations de refus et de résistance d’une opposition qui, même si elle n’a pas eu – et pour cause – d’activité concertée, même si cela s’est passé dans la clandestinité et avec beaucoup de risques, s’est employée à défendre la dignité du peuple piétiné et à affirmer la vocation de ce dernier à exercer les droits du citoyen.

Les partis politiques ont eu d’énormes difficultés à se manifester publiquement. Le Parti communiste était interdit, déclaré «illégal», et ses membres – ou supposés tels – passibles de poursuites judiciaires. La plupart des «disparus» et des prisonniers assassinés sous la torture appartenaient à ce parti. La même mesure d’interdiction a frappé le Mopoco (Mouvement populaire Colorado), une branche dissidente du parti officiel. Les autres formations politiques étaient souvent manipulées par la dictature, qui encourageait la division avec la création de groupes, de sous-partis «légitimes», dont les dirigeants étaient soudoyés ou promus grâce à l’octroi d’un semblant de pouvoir. Ainsi la réforme de la Constitution manigancée par Stroessner pour prolonger «légalement» le président a-t-elle bénéficié de la participation des membres du Parti libéral radical, du Parti libéral (une scission opportuniste du précédent) et du Parti révolutionnaire fébrériste. Ceux-ci se sont néanmoins refusé de jouer la même comédie lorsque, en 1977, le dictateur a de nouveau fait modifier la Constitution afin de devenir président à vie, seuls les colorados partisans du dictateur ont participé à cette caricature de Convention.

L’Église, qui avait joué un rôle politique en tant que défenseur des droits de l’homme et de la justice sociale, a réduit son action après avoir été victime de vagues de répressions (expulsions de prêtres, persécutions contre les dirigeants des ligues agraires, etc.), sans pour autant abandonner le combat.

L’événement politique le plus important parmi les activités de l’opposition a été la signature de l’Accord national, en février 1979, par les partis libéral radical authentique, révolutionnaire fébrériste, par la Démocratiechrétienne et par le Mopoco. Cela a été la première tentative réussie de rassemblement, d’action concertée contre la dictature.

Les ligues agraires, d’abord, et les syndicats indépendants dans les dernières années de la tyrannie ont joué un rôle important dans la conquête de la démocratie, aux côtés de l’Accord national et des autres forces antidictatoriales.

«Boom» ou «bluff» économique?

La population du pays, estimée à un peu plus de 4 300 000 habitants, se répartit de la façon suivante: 72 p. 100 de pauvres et de très pauvres (2 200 000 personnes); 0,5 p. 100 de très riches (15 000 personnes à peu près), le reste étant constitué de ce que l’on appelle la classe moyenne.» Ainsi concluait le dirigeant de l’Accord national, Carlos Caballero Gatti, en 1980. Juste au moment où l’on vivait au Paraguay l’euphorie d’un «boom» économique attribué par les panégyristes du général-président aux «longues années de paix et de progrès avec Stroessner». Les constatations du leader de l’opposition ramenaient à des proportions plus réalistes les résultats du prétendu «miracle économique», montrant les inégalités flagrantes de la répartition d’une certaine richesse dans le courant des années 1970-1980. D’après une enquête publiée par le journal d’Asunción, ABC Color (26 juin 1981), 53 p. 100 des familles déclaraient avoir un revenu annuel moyen de 150 dollars, tandis que 100 familles de l’entourage du dictateur jouissaient d’un revenu annuel supérieur à 8 millions de dollars. Pour comprendre le caractère de la «prospérité» vécue pendant dix ans au Paraguay, il faut rappeler que celle-ci était due exclusivement à des facteurs conjoncturels et transitoires. Parmi ces facteurs, on peut citer essentiellement: les investissements de capitaux étrangers, attirés par les projets hydroélectriques d’Itaipu et les énormes avantages fiscaux (absence d’impôt sur les revenus, exportation facile des gains et des capitaux investis); l’essor des activités de l’agro-exportation concernant certaines matières premières bien cotées sur le marché mondial.

Le désenchantement commence à partir de 1981, et la crise s’installe un an plus tard. En 1983, on parle ouvertement de récession.

On peut déceler le processus de nette rétraction dans la très officielle publication de la Banque centrale, Reseña económica, financiera y monetaria , de 1981. Le P.I.B. a diminué de 3 p. 100 par rapport à l’année précédente; le taux d’investissement privé est tombé brutalement (– 11 p. 100); pour compenser, il a fallu recourir à l’investissement public (+ 18,5 p. 100), financé par l’État, ce qui a entraîné un déficit budgétaire considérable, malgré l’aide du financement extérieur. Cette baisse serait due, d’après les experts, à l’affaiblissement de la demande interne et au changement des perspectives de l’investissement.

En ce qui concerne la construction du barrage d’Itaipú, principal élément de la «prospérité», elle a déjà entraîné, avant même son achèvement, une substantielle réduction de l’investissement des capitaux, investissement qui permettait jusqu’à maintenant d’éponger le déficit de la dette extérieure. D’autant plus que le coût initial prévu pour la construction du barrage, 2 millions de dollars, s’est finalement élevé à 15 millions en arrivant à son terme. Le Paraguay doit donc encore s’endetter au-delà de ses possibilités, sans obtenir de compensation suffisante dans les profits à tirer de l’énergie hydroélectrique, et ce à cause des conditions défavorables imposées par le Brésil.

La récession a frappé les couches les plus défavorisées de la population. La chute du P.I.B. signifia un appauvrissement croissant des salariés, ouvriers ou paysans, déjà affectés par la répartition inégale des revenus. D’après les chiffres officiels, le salaire moyen a augmenté de 3 p. 100 en 1982. Mais, comme l’inflation – d’après les mêmes sources – a été de 5,1 p. 100, la baisse du pouvoir d’achat est de 2,1 p. 100 –, et cela si l’on en croit les statistiques du gouvernement, toujours faussées pour la propagande.

Autres indices de la crise: le déficit budgétaire a triplé au cours du premier trimestre de 1983 par rapport à la même période de l’année précédente. Le taux de change du dollar a été multiplié par huit entre 1981 et 1988. La réserve monétaire est passée de 781 millions de dollars en 1981 à 711 millions à la fin de 1982. La dette extérieure, par contre, qui était de 949 millions de dollars en 1981, atteint 1 500 millions en 1982, ce qui représente une dette de 500 dollars par personne. Le déficit du commerce extérieur a augmenté de 50 p. 100 entre 1981 et 1982, si l’on tient compte des chiffres officiels, dans lesquels ne figurent pas les 50 p. 100 du montant réel passés sous forme de contrebande, l’une des «industries» les plus florissantes du régime. Tout cela a conduit certains économistes à parler de «bluff» au lieu de «boom».

De la crise socio-politique stroessnériste à la transition démocratique

Au Paraguay, le terme de «post-stroessnérisme» est désormais intégré au vocabulaire de l’homme de la rue et inquiète profondément les politiciens de l’opposition, l’Église, les syndicalistes et, surtout, les militaires, ainsi que l’appareil du parti Colorado. Tout le monde est conscient du fait que la disparition physique ou politique du dictateur, symbole du pacte entre les militaires et le parti Colorado de 1954, créera un vide et marquera sans doute la fin d’une époque.

Le général Stroessner, «réélu» pour la huitième fois à la présidence de la République en mai 1988, n’est ni immortel ni jeune. De plus, des rumeurs persistantes circulent sur la précarité de son état de santé. Cependant, il existe derrière lui un système qui veut lui survivre, un système qui fit de Stroessner le symbole totémique du pouvoir. Une grande majorité de la population paraguayenne – plus de 80 p. 100 – n’a pas connu d’autre chef d’État, et ce dernier usa et abusa d’un pouvoir discrétionnaire. La succession est un élément capital pour la survie du système. De plus, les conditions socio-politiques ne sont plus les mêmes qu’en 1954, lorsque Stroessner prit le pouvoir.

Le Paraguay d’alors vivait encore sous la pression de la violence et de l’instabilité politique qui suivirent la guerre civile de 1947, lorsque les coups d’État succédaient aux pronunciamientos militaires.

C’est dans ce contexte qu’une alliance entre les militaires et le parti Colorado fut possible. Mais, après plus de trois décennies de pouvoir absolu, les conditions sont très différentes. Le développement de l’État totalitaire a généré ses propres contradictions, qui se retournent contre lui.

Si les années 1970 ont marqué l’apogée de l’État totalitaire, les années 1980 se distinguent par l’effort que fait la société civile pour trouver une solution de rechange. La crise économique qui se déchaîne sur le pays depuis 1981, avec son caractère dépressif et récessif généralisé, a accéléré la crise sociale qui depuis longtemps était en germe au sein d’une société captive. Les changements sociaux issus de la modernisation du pays dans les années 1970 commencent à introduire les contradictions dans le régime en place. De nouveaux acteurs sociaux apparaissent, provoquant la naissance d’organisations inédites ou le renforcement de celles qui existent. Ils tendent à l’autoreconnaissance en tant qu’entités sociales à la recherche d’une identité.

Depuis 1981, les occupations de terres, à la campagne, se multiplient de façon telle que même les interventions répressives des forces armées ne parviennent plus à les freiner. L’épuisement des terres domaniales empêche l’État de poursuivre sa politique démagogique selon laquelle «la terre est à celui qui la travaille». Mais ce slogan gouvernemental a renforcé chez les paysans le rêve de posséder la terre, ainsi que la mobilisation pour y parvenir. Dans ce processus, et surtout depuis 1983, de multiples organisations se forment: cela va des simples coopératives destinées à la production et à la commercialisation de leurs produits, aux organisations résolument plus politisées, pour la défense des droits démocratiques. En 1985, le Mouvement paysan (Movimiento campesino), fédération au niveau national, est créé.

Dans les secteurs urbains, la renaissance de mouvements syndicaux et professionnels, en marge de la très officielle Confédération paraguayenne des travailleurs, est le signe d’un nouveau dynamisme social. Le 1er mai 1985 a lieu une manifestation massive de milliers de travailleurs, la première organisée hors du cadre officiel en plus de vingt ans, qui voit naître le Mouvement intersyndical des travailleurs (M.I.T.). Depuis lors, ce dernier constitue un élément mobilisateur pour de larges secteurs de la population. Pendant ce temps, la contestation lycéenne et universitaire s’intensifie grâce à la conquête des syndicats étudiants des différentes facultés qui étaient au service du régime. Ce mouvement culmine avec la création de la Fédération des étudiants universitaires du Paraguay, en avril 1987. Le patronat qui, quelques années auparavant, gardait un silence complice, adopta une position très critique à l’égard de la politique économique officielle, de la contrebande et de la corruption généralisée, comme en témoignent les conclusions du Forum des entreprises convoqué par la Fédération paraguayenne de l’industrie et du commerce (Feprinco) en juin 1987. La dynamique sociale est en train de créer une autre atmosphère où se multiplient des organisations catégorielles comme celles des femmes, des intellectuels ou des associations de défense des droits de l’homme. On assiste ainsi à une renaissance culturelle, à l’analyse et à la revalorisation de la réalité nationale. Entre 1984 et 1987, les maisons d’édition et les publications analytiques et critiques se multiplient. Des études sociologiques, politiques, historiques et littéraires se succèdent, et tout lancement d’un nouveau livre se transforme en manifestation antidictatoriale.

L’attitude critique adoptée par la presse est un autre élément important du changement. ABC Color , Radio Ñanduti, Radio Caritas et El Pueblo deviennent des caisses de résonance pour dénoncer la corruption du régime et pour répercuter les revendications démocratiques de la population. Le gouvernement répond à ces prises de position par l’interdiction d’ABC Color (1984), d’El Pueblo (1986) et de Radio Ñanduti (1986). Mais, en dépit de cette mesure, les autres journaux commerciaux, dont les propriétaires sont plutôt proches du parti officiel, se voient obligés de faire place dans leurs colonnes à cette inquiétude populaire.

La crise du parti officiel

Le parti Colorado, agent du «consensus» et courroie de transmission entre la société civile captive et l’État, est la première institution à souffrir des changements sociaux. Les responsables du parti affirment compter sur un contingent supérieur à 1 200 000 adhérents, chiffre à peine inférieur à celui de la population économique active (P.E.A.), estimé à 1,3 million. À supposer que cela soit vrai, les mouvements sociaux et de protestation ne peuvent qu’inclure des militants colorados.

À peine le processus de revitalisation de la société civile a-t-il commencé que déjà surgissent des listes autres que celles que proposent les instances dans les organisations de base (seccionales ) du parti Colorado. Bien que ces affrontements ne soient pas exempts de violence et de menaces, c’est à partir de 1984 que ces différences deviennent manifestes, au niveau non seulement de la base, mais aussi des cadres intermédiaires et du sommet. En 1986 surgit au sein de la direction du parti le Mouvement éthique et doctrinaire du parti Colorado. Son programme a pour objectif de soustraire le parti Colorado à la domination de l’État militaire et d’en faire un instrument adapté à la transition vers la démocratie. La série de contradictions internes entre les dirigeants historiques du «coloradisme» (appelés traditionalistes) et les inconditionnels du dictateur (les militants), promus directement par le général Stroessner et enrichis par la corruption et la contrebande, se transforme en crise. Ces affrontements, répercutés dans la presse, atteignirent une violence verbale telle que beaucoup songèrent à la possibilité d’une guerre civile. Malgré cela, l’apparente «unité monolithique» du parti demeura. Sa division n’éclata que lors de la Convention du Parti d’août 1987, où une nouvelle direction devait être élue et au cours de laquelle le candidat à la présidence de la République et les candidats aux élections des Chambres devaient être désignés. Devant les prévisions de victoire du secteur traditionaliste, la police est intervenue pour empêcher l’accès aux locaux des délégués de cette fraction. La cassure révélée par la fraude violente dans le parti officiel «monolithique» a été l’un des événements les plus marquants de la crise politique. Les conséquences à terme de cette division sont imprévisibles.

Les mouvements d’opposition

Pendant que le parti officiel se désagrège, l’opposition s’élargit et, pour la première fois depuis la guerre civile de 1947, il existe une volonté de gagner des espaces autres que ceux que la dictature permet d’occuper. Depuis 1986 se dessine une dynamique des mouvements de rue débutant avec les médecins et les infirmières de l’hôpital de Cliniques (national) qui réclament des augmentations de salaire. La solidarité d’autres mouvements sociaux donnera un nouvel élan à ce processus. L’année suivante, en 1987, ce sont les partis politiques d’opposition qui gagnent la rue et mobilisent des dizaines de milliers de personnes, tant dans la capitale que dans l’intérieur du pays.

Ils démontrent ainsi leur capacité mobilisatrice et leur aptitude à structurer – avec les mouvements sociaux – la dynamique d’un changement démocratique dans le pays. La formation de la Coordinadora nacional para las elecciones libres (1987) en constitue la concrétisation la plus importante, puisqu’elle est non seulement rejointe par les partis de l’Accord national, mais aussi par d’autres groupes et mouvements politiques, sociaux, syndicaux et des paysans. Les mobilisations opérées avant et durant l’«élection» présidentielle de février 1988 démontrent que, malgré la répression et la psychose de peur, le peuple paraguayen retrouve sa dignité civique.

L’Église catholique, à la demande de l’Accord national, a appelé à une rencontre de toutes les forces politiques, sociales, syndicales, paysannes et économiques, dénommée «dialogue national», afin de chercher une issue négociée et pacifique à la situation dictatoriale. La seule organisation qui ait refusé le dialogue est le Parti officiel.

Ce rôle que réclame une grande majorité des citoyens paraguayens témoigne de l’importance croissante de l’Église dans cette société. De fait, celle-ci a accompagné le peuple dans l’affront qui lui fut infligé par la dictature. Des prêtres et des laïcs ont été arrêtés, torturés et expulsés du pays. Son organe de presse Communauté fut fermé avec l’intervention de la police en 1968. En 1988, Radio Caritas et l’hebdomadaire Sendero , tous deux sous la responsabilité de la Conférence épiscopale du Paraguay, étaient des organes de dénonciation de l’arbitraire du régime et sont victimes de menaces et de mesures d’intimidation répétées.

S’il est vrai que les années 1986-1987 et 1988 sont des jalons dans le processus de reconstitution de la société civile et politique d’une part et dans celui de la décomposition de l’État totalitaire d’autre part, il est vrai aussi que ce dernier détient alors encore les rênes du pouvoir.

Le 15 août 1988, le général Alfredo Stroessner s’est succédé à lui-même à la présidence de la République, dans un contexte politique, national et international bien différent du précédent, puisque les pays voisins ont accédé à la démocratie après de longues années de dictature militaire.

À l’isolement intérieur, on doit donc ajouter le vide extérieur. Ces dernières années, le régime tyrannique du général Alfredo Stroessner fut condamné maintes fois devant diverses instances internationales. En 1987 et 1988, c’était devant la Commission des droits de l’homme de l’O.N.U. (Genève); en 1987, à la Commission interaméricaine des droits de l’homme (Washington); devant le Comité de recommandations et conventions du conseil exécutif de l’U.N.E.S.C.O. (Paris) en raison de la fermeture de ABC Color et de Radio Ñanduti; au Parlement européen (Strasbourg), à l’unanimité, lors de la dernière fraude électorale; devant le Comité des libertés syndicales du conseil d’administration de l’O.I.T., en 1988.

La visite du pape Jean-Paul II au Paraguay, en mai 1988, a été l’occasion pour le peuple paraguayen de manifester publiquement et massivement son rejet de l’État totalitaire. Un demi-million de personnes, pour la plupart jeunes, ont crié des slogans contre la dictature en place. Le pape lui-même a eu des mots très fermes, voire durs, dans ses discours, à l’égard des régimes qui ne sont pas démocratiques et qui ne respectent pas les droits de l’homme. En outre, il a appuyé ouvertement les initiatives de l’Église paraguayenne.

Le dénouement imprévu

L’état de décomposition interne du régime et les pressions de la communauté internationale ont fait éclater la crise au début de 1989. Poussé par ses partisans inconditionnels, le groupe des «militants» du parti Colorado, le général Stroessner se proposait de réaliser une purge dans les hautes sphères de l’armée, afin de lever tout obstacle à la succession dynastique qu’il appelait de ses vœux, celle de son fils aîné, le colonel Gustavo Stroessner. La crise – latente depuis le coup de force des amis du dictateur à la Convention du parti en août 1987 – éclata violemment quand, le 2 février 1989, le président tenta de mettre à la retraite le général Andrès Rodriguez, numéro deux du régime et homme fort de l’armée. Commandant de la première région militaire et chef de la puissante division de cavalerie, Andrès Rodriguez, qui avait aussi partie liée avec les «traditionalistes» du parti Colorado, se rebella alors contre son ancien supérieur hiérarchique. Le dictateur Stroessner, isolé dans le «bunker» de sa garde personnelle, seule unité militaire à le soutenir, se rendit à l’aube du 3 février, après de violents affrontements qui coûtèrent la vie à plus d’une centaine de soldats.

Le général Rodriguez assuma l’intérim de la présidence. Dans sa première déclaration, le 3 février, il promit d’engager le pays sur la voie de la démocratie. Le peuple en liesse descendit dans les rues, et des scènes de fraternisation sans précédent se produisirent entre membres de partis politiques opposés ou citoyens d’opinions contraires, ainsi qu’avec des représentants en uniforme de la police et de l’armée.

Le processus de démocratisation commença immédiatement avec la restauration des libertés d’expression, de réunion et d’association, et le retour au pays de tous les exilés. Les lieux de torture furent publiquement démantelés. Tandis que le tyran déposé et son fils trouvaient refuge au Brésil, ses principaux partisans soupçonnés d’enrichissement illicite, d’appropriation de biens publics ou de recours à la torture faisaient l’objet de poursuites judiciaires.

Quelques jours après le coup d’État, le pouvoir exécutif fixa au 1er mai suivant les scrutins présidentiel et parlementaire. Arguant d’un laps de temps trop court pour mettre à jour des registres électoraux truffés d’erreurs et organiser une campagne électorale, les partis d’opposition réclamèrent des délais supplémentaires, mais en vain. Finalement, sept formations politiques s’engagèrent dans la bataille du 1er mai. Le général Andrès Rodriguez remporta une victoire aisée: 64 p. 100 des voix se portèrent sur son nom, et le parti Colorado obtint la majorité au Parlement. Le Parti libéral radical authentique (P.L.R.A.) s’imposa comme la principale formation d’opposition, faisant élire 11 sénateurs et 23 députés. Le leader du parti, Domingo Laino, fut élu second vice-président du Sénat, et un autre dirigeant du P.L.R.A. se vit confier une responsabilité analogue à la Chambre des députés. Le titre de troisième groupe politique revint au Parti révolutionnaire fébrériste (1 sénateur et 2 députés élus).

Le nouveau président est entré en fonction le 14 mai 1989. Le général Andrès Rodriguez a achevé le mandat exercé pendant un an par Alfredo Stroessner; il a tenu parole en ne se représentant pas lors de l’élection présidentielle de 1993. Il a demandé en outre que le principe de non-rééligibilité du président soit inscrit dans la Constitution.

Le calendrier électoral a été strictement respecté: 1990, élections municipales (les maires étaient jusqu’alors nommés par le pouvoir exécutif); 1991, élection de l’Assemblée nationale constituante; 1993, élections présidentielle et législatives.

Le gouvernement s’est décidé à traiter en priorité les problèmes agraires ainsi que les questions d’éducation, de santé et d’emploi. Le débat a eu lieu aussi bien au Parlement qu’à la radio, à la télévision, dans la presse ou lors de réunions publiques. Le gouvernement sollicita également de multiples avis et rechercha le consensus avec les forces politiques et syndicales. La longue période autoritaire commence alors à être dépassée.

Le temps de la transition démocratique

Retrouver un équilibre social après trente-cinq ans de dégradation n’a pas été facile. La «génération de la paix», comme appelait le dictateur lui-même les conséquences humaines du renversement des valeurs communautaires, restera une lourde hypothèque à lever.

Néanmoins, le peuple a montré une grande noblesse, une formidable endurance; la détérioration, l’avilissement n’avaient pas détruit les réserves profondes de l’être collectif. Ainsi, il n’y a pas eu de violences, de scènes de vengeance, comme cela se produit dans des cas semblables. C’était comme si la joie d’avoir retrouvé la liberté lui suffisait pour recommencer la propre histoire de sa dignité, si longtemps bafouée.

Et pourtant, il faut rappeler que, à la différence des pays voisins, la transition démocratique au Paraguay a été la seule au cours de laquelle ont été châtiés de hauts responsables d’exactions commises sous la dictature. Plusieurs anciens ministres et proches collaborateurs du tyran ont été jugés et condamnés à des peines de prison ferme de cinq à six ans; ceux-ci et d’autres voleurs ont été obligés de restituer une bonne partie des biens publics ou privés dont ils s’étaient emparés indûment. Le chef de la police politique, Pastor Coronel, principal responsable de la répression, ainsi que plusieurs de ses collaborateurs immédiats ont été condamnés à des peines de trente ans de prison en moyenne et continuent à être jugés pour d’autres violations des droits de l’homme, déclarés imprescriptibles dans la nouvelle Constitution. Même si le châtiment n’a pas été appliqué à tous les tortionnaires et à tous les prévaricateurs, les mesures évoquées sont exemplaires et louables dans l’optique de la reconquête d’une certaine équité. Quant à la sanction, elle reste symbolique si l’on considère les «archives de l’horreur», le bilan macabre des atrocités commises dans les geôles de la police politique, découvertes intactes dans une dépendance des «services spéciaux» (la Técnica) en décembre 1992. On peut y lire une description froide et minutieuse de la cruauté sans limites à laquelle peuvent se livrer des esprits voués à la destruction, au mépris de l’être humain.

Quant à l’exercice des droits civiques et à la jouissance des libertés publiques, il n’existe pas de restrictions. Les libertés d’expression, de réunion, d’association sont reconnues et pratiquées sans entraves.

La presse a joué – et continue de jouer – un rôle capital dans le processus de démocratisation; même si, parfois, on peut déceler un certain goût du sensationnel chez quelques journalistes, il faut comprendre que ces excès constituent une sorte de revanche après de longues années de censure et l’humiliation extrême que représente l’autocensure.

La liberté d’association a permis le renforcement du syndicalisme, tant ouvrier que paysan, et l’affirmation des luttes pour les revendications sociales. Celles-ci prennent, à la campagne, la forme de l’occupation des propriétés latifundiaires par les «paysans sans terre» et, dans les villes, celle des bâtiments inoccupés par les «sans-logis». Certes, des répressions et même des bavures sont commises par les forces de l’ordre, mais elles ne revêtent pas une gravité telle qu’elles empêchent le dialogue entre les dirigeants syndicaux et le président Wasmosy lui-même ou le ministre du Travail, souvent avec la médiation de parlementaires ou des leaders des partis d’opposition. Tout cela met en évidence une volonté de concertation démocratique. À ce propos, il faut rappeler le «pacte de gouvernement» (pacto de gobernabilidad ), proposé en août 1993 par le chef de file du Parti libéral radical authentique, Domingo Laino, et destiné à consolider le processus qui devrait garantir l’installation définitive de la démocratie dans ce pays tellement éprouvé par la tentation totalitaire du passé. La nomination de membres des partis d’opposition à certains postes de responsabilité dans la conduite des affaires publiques constitue un gage de l’accord visant à réaliser une entente salutaire pour le destin de la démocratie paraguayenne. En outre, il faut tenir compte du fait que l’opposition est majoritaire dans les deux chambres et que, en conséquence, elle ne fait que jouer le rôle qui lui revient de droit.

Et ce n’est pas une question récente. Sous la présidence d’Andrès Rodriguez, le déroulement des élections a été un exemple de normalisation croissante de la vie politique.

Le triomphe aisé, en mai 1989, du candidat qui avait renversé le dictateur haï relevait surtout de l’état de grâce acquis en raison d’une sorte de reconnaissance populaire.

Le premier véritable test a été celui des élections municipales en mai 1990. Bien que le parti officialiste ait gagné quantitativement dans l’ensemble du pays, il a perdu la mairie (intendencia ) de la capitale, Asunción – remportée par un candidat indépendant –, ainsi que celles de plusieurs villes importantes de l’intérieur.

En décembre 1991 ont été convoquées les élections pour former l’Assemblée nationale constituante qui devait remplacer les aberrations de Stroessner par une nouvelle loi fondamentale en accord avec les besoins et les aspirations démocratiques du peuple paraguayen. Le parti Colorado a remporté ces élections, entre autres, grâce aux nombreux moyens économiques dont il disposait et à la persistance des fraudes de la machine électorale officielle, qui vont encore peser longtemps. Malgré la majorité absolue obtenue, l’Assemblée constituante a été un modèle de dialogue, un échange d’opinions et de critères, sans que presque jamais le sectarisme l’emporte sur le vote en conscience. Une rencontre exemplaire de réconciliation, une expression de ferveur citoyenne démocratique au sein de la société paraguayenne. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de discussions ni de désaccords sur beaucoup de questions, mais toujours ces dissensions ont été canalisées par des débats d’idées, par des échanges d’opinions fondés, qui ont eu lieu dans un climat de respect et d’égards, même quand les propos étaient vifs.

Les acquis positifs de la nouvelle Constitution sont nombreux et importants. Avant tout, elle consacre la restructuration de l’État moyennant un équilibre pondéré entre les trois pouvoirs. Il faut remarquer l’insistance, dans tout le texte constitutionnel, sur la consécration des droits civiques et la défense acharnée des droits de l’homme. Nombreuses sont les dispositions juridiques (figuras juridicas ) incorporées dans cette loi suprême qui font d’elle une des constitutions parmi les plus avancées de l’Amérique latine. On peut citer entre autres le Conseil de la magistrature, le défenseur du peuple, l’Habeas Data, l’objection de conscience, le respect des droits des peuples indiens, la reconnaissance du guarani en tant que langue officielle au même titre que l’espagnol, le renoncement à la guerre (mesure presque utopique). Pour élaborer un projet de société moderne, la Constitution institue la décentralisation, la régionalisation qui crée la possibilité d’une large participation des citoyens aux affaires publiques, et cela tout en restant un État unitaire. Tout cela permet de dire que la promulgation de la Constitution de 1992 est un événement capital dans la nouvelle conception sociale et juridique d’une société démocratique, pluraliste en quête de modernisation.

Et l’attitude de l’armée dans tout cela? La Constitution nationale octroie au président de la République en exercice le titre de commandant en chef des forces armées de la nation (art. 238, 9). Depuis le 15 août 1993, il s’agit d’un civil, l’ingénieur Juan Carlos Wasmosy. Cela montre le changement des rapports entre le pouvoir et les militaires. Non seulement ceux-ci ont accepté que cette fonction soit remplie par un civil, mais ils en ont débattu et, après des discussions fermes et respectueuses avec les parlementaires, ils sont arrivés à se mettre d’accord sur le texte d’une loi de défense nationale, destinée à transformer l’organisation et le rôle des forces armées.

Les perspectives

En mai 1993, les élections présidentielle et législatives inaugurent une nouvelle étape. Aux candidats des deux partis traditionnels qui se sont affrontés, Juan Carlos Wasmosy pour le parti Colorado (A.N.R.) et Domingo Laino pour le Parti libéral radical authentique (P.L.R.A.), s’est ajouté Guillermo Caballero Vargas, candidat de la Rencontre nationale (Encuentro nacional, E.N.), troisième force politique en lice. Les partis dits traditionnels passent par un processus de renouvellement interne, ce qui enlève l’idée d’une simple course pour le pouvoir comme dans le passé. Reste à savoir si l’E.N., qui a fait un bon score, parviendra à surmonter les tiraillements de ses tendances assez hétérogènes pour se maintenir comme une nouvelle option.

À l’élection présidentielle, les résultats ont été les suivants: 39,9 p. 100 pour le parti Colorado; 32,1 p. 100 pour le Parti libéral radical authentique; 23,1 p. 100 pour la Rencontre nationale. À l’inverse, aux élections législatives, l’opposition réunie a remporté la majorité: 25 sénateurs sur 45 et 40 députés sur 78. C’est ce rapport de forces – expression de la volonté populaire – qui pourrait amener à conclure, de façon définitive, le «pacte de gouvernement» et de triompher des réticences qui persistent, spécialement dans l’E.N.

L’avenir économique du pays est, sans aucun doute, la question la plus difficile qui se pose aux nouveaux dirigeants. Bien sûr, dans le contexte latino-américain, l’économie paraguayenne est l’une des plus stables. La dette extérieure est relativement basse (1 271 millions de dollars, soit une réduction de 28,7 p. 100 en douze mois), pendant que l’inflation atteint, elle, des moyennes raisonnables pour le continent: de 11,2 p. 100 en 1990 à 44 p. 100 en 1991, puis 18 p. 100 en 1992 et 1993. En revanche, les taux de croissance de ces mêmes années sont faibles: une moyenne de 2,7 p. 100 pour la période 1990-1992 et de 3,7 p. 100 pour 1993. Quant à la balance commerciale, toujours déficitaire en 1992 (216,5 millions de dollars), elle devrait évoluer dans le sens contraire grâce aux ressources hydroélectriques dans le contexte du Mercosur. Ces dernières pourront contribuer à faire sortir le Paraguay de la dépendance d’une biculture (soja et coton) et l’aider à diversifier ses produits d’exportation et à entamer une industrialisation sur des bases nouvelles.

Le Paraguay n’échappe pas aux projets de privatisations. Celles-ci sont une arme à double tranchant: d’une part, les suppressions d’emploi insuffleront de l’oxygène dans les finances de l’État, qui en a bien besoin, étant donné la situation déficitaire de la plupart des entreprises publiques et mixtes; d’autre part, les privatisations assèneront un véritable coup de massue à la vieille politique «clientéliste» des colorados, qui avaient l’habitude de distribuer à leurs plus fidèles militants des postes dans l’administration. On constate ici une étrange conjonction entre les partisans de l’étatisation à tout prix – les syndicats – et les fonctionnaires profiteurs de l’ancien régime. Toujours est-il que le gouvernement Wasmosy est décidé à mener une politique de privatisation – un secrétariat spécial a été créé à cet effet, et la compagnie d’aviation L.A.P.S.A. a été privatisée la première – appuyée par une bonne partie de l’opposition, en particulier par les dirigeants du P.L.R.A. et de l’E.N.

Tout au long de la campagne électorale et après sa victoire, Wasmosy n’a cessé de répéter qu’il comptait mener à bien une politique de transformation dans les secteurs déficitaires de l’Éducation et de la Santé.

La réforme de l’éducation a démarré en mars, à la rentrée scolaire de 1994. Après cinq ans d’études théoriques, de recherches et de diagnostics, qui ont fait apparaître l’état catastrophique de l’éducation sous la dictature, le projet a été mis en application, fondé sur les principes de liberté, de pluralisme; une éducation ouverte, critique, créative a pour but de forger les citoyens d’une société démocratique. La réforme intègre aussi les acquis d’une pédagogie moderne, capable de répondre aux besoins d’une nécessaire transformation des mentalités dans les nouvelles générations. De la réussite de cette expérience capitale dépend, en grande partie, le sort de la société paraguayenne.

Le pas le plus difficile a été franchi avec le renversement de la dictature. Sur le plan institutionnel, le pays possède les outils capables de le faire avancer sur la voie de la démocratie. Des perspectives économiques prometteuses s’ouvrent grâce à l’intégration au Mercosur. Une éducation libératrice offre les moyens de porter un regard différent sur l’avenir. Les jeunes qui feront le Paraguay de demain ont tous les atouts pour bâtir un pays plus humain, plus fraternel et plus juste.

Paraguay
(le) riv. d'Amérique du Sud (2 206 km); né au Brésil, dans le Mato Grosso, il traverse le Paraguay et conflue avec le Paraná à Corrientes, en Argentine. Sur une partie de son cours, il forme frontière entre le Paraguay et le Brésil, et entre le Paraguay et l'Argentine. Il est navigable.
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Paraguay
(république du) (República del Paraguay), état d'Amérique du Sud, au N. de l'Argentine; 406 752 km²; 4 200 000 hab. (croissance: près de 3 % par an); cap. Asunción. Nature de l'état: rép. présidentielle. Langue off.: espagnol; le guarani est la langue usuelle. Monnaie: guarani. Pop.: métis (95 %), Blancs (3 %), Guaranis (2 %). Relig. officielle: catholicisme. Géogr. et écon. - Le pays, au relief peu accidenté (alt. max. 1 000 m), est drainé du N. au S. par le Paraguay, qui divise le territoire en deux parties. à l'E. et jusqu'au Paraná (qui sert de frontière avec le Brésil et l'Argentine), un bas plateau boisé est coupé de vallées fertiles, au climat tempéré chaud et humide: plus de 95 % des hab. sur 40 % de l'espace national. à l'O., le vaste Chaco, région de plaines, plus continental et plus sec, est voué à l'élevage extensif. Les exportations agric. sont importantes: soja, maïs, coton, viande. Le barrage d'Itaipú, sur le Paraná, construit avec le Brésil, permet d'exporter du courant; l'aménagement du barrage de Yacireta, plus au S., est en cours avec l'Argentine. Le trafic illicite (contrebande, drogue) est important. Hist. - Colonisé par les Espagnols (XVIe s.), le pays fut évangélisé à partir de 1585 par les jésuites. Ceux-ci fondèrent les "réductions" (en esp. reducciones, de reducir, "adoucir", "civiliser"), communautés gérées par les Indiens et qui, à partir de 1639, assurèrent leur défense contre les Portugais du Brésil en quête d'esclaves. Après l'expulsion des jésuites (1768), les Guaranis furent exterminés ou dispersés par les Portugais et les Espagnols, mais leur culture avait survécu. Indépendant en 1811, le Paraguay, très peu hispanisé, continua à vivre, notam. sous la dictature de Francia (1814-1840), en économie fermée. Les successeurs de Francia, ses neveu et petit-neveu López, maintinrent cette originalité, ce qui provoqua la guerre de 1865-1870 contre le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay. La pop. fut réduite au tiers; le territ., amputé. Les guerres contre la Bolivie (1928-1929 et 1932-1935) lui rendirent 120 000 km² dans le Chaco (qui recèle peut-être du pétrole). De 1954 à 1989, le général Stroessner a exercé un pouvoir dictatorial, soutenu par les È.-U. Il fut renversé en févr. 1989 par le général Andrès Rodriguez, élu en mai à la prés. de la Rép. élu en mai 1993, Juan Carlos Wasmosy lui a succédé. En 1995, le Mercosur était inauguré.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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